30/10/2009

A los que vòlon pas de l'òc dins lo metrò de Tolosa

Aquí lo vejaire de Robèrt Lafònt sus l'alienacion, dins "Vingt lettres…" Illustracion Pablo Picasso (Pendiculacion del gal, 1938).
« Un instituteur de la génération de mes parents aimait à raconter ses débuts dans la profession. Son premier poste fut sur un causse d'une admirable sauvagerie, en avant des Cévennes, au bout de toute route praticable. Fils de gendarme, il ne parlait pas un mot d'occitan, et naturellement les enfants qu'il recevait à l'école ignoraient tout du français. (…)
Permettez-moi de rappeler, selon les enseignements d'une sociolinguistique que j'ai contribué à faire naître, ce qu'il en est du sujet enfantin en ce milieu, avant l'intervention du maître francophone, en un temps où radio et télévision n'ont pas encore envahi l'espace. Ce sujet est bâti à trois ans dans la langue de la microsociété qui l'entoure. Il a le capital émotionnel de la langue de sa mère et la langue sociale du père sur un seuil immédiat de castration et d'accueil. Le générateur qui est en lui, d'un langage semblable à celui du groupe, a été modelé lexicalement, morphologiquement et phonétiquement par le dialecte d'usage quotidien. Au fur et à mesure qu'il se construisait, ce sujet a été mis au réseau des travaux et des jours et d'une cosmogonie familière. C'est au sein de celle-ci qu'il a dit je et, sur ce je, a greffé sa psyché. Il a une culture : il a rassemblé dans son identité individuelle une identité collective. Il parle cette identité qui le sécurise.
Survient le maître. C'est le choc. Encore si cet intrus se contentait d'apporter une autre langue et une autre culture en complément d'âme ! Mais il importe, enfonce dans le terreau humain des implants à sa façon, et il invalide, condamne la culture préexistante, désormais dite inférieure. C'est ainsi qu'il installe la diglossie, le conflit de deux usages en rapport inégal : un bilinguisme pathologique. Les maîtres de la IIIe République, ces chevaliers de la foi scolaire, agissant avec une totale impunité et sous l'aiguillon de leurs inspecteurs en milieu populaire alloglotte, ont été, dans leur fonction officielle de destructeurs de culture, de grands et barbares déchireurs de sujets.
Car il fallait détruire les patois et les langues allogènes au nom du français. Au nom de cette francité abstraite, rayonnante et exigeante à qui tout citoyen doit rendre un culte. Dans la camisole de force de la francité, il fallait installer des sujets autrement construits qu'elle. L'opération ne peut être innocente. Je vous propose de considérer que l'immense majorité de la population scolaire française a été victime, entre le début de l'école obligatoire et l'holocauste de 1914, ce que j'appelle une névrose diglossique.
Vous allez me dire que mes termes sont forts et que toute opération d'acculturation comporte ce risque. Certes ! Mais on peut acculturer sans déculturer. L'être humain est une unité biologique admirable qui supporte les greffes. Il est capable de multilinguisme et de multiculturalisme. C'est même de cette façon qu'il s'épanouit et s'enrichit. (…)
Le signe premier et universel de la névrose diglossique est l'intériorisation par la honte de l'interdiction officielle. La sociolinguistique appelle cette pathologie du sujet la haine de soi. Elle est l'aspect souffrant de l'aliénation. Mais on n'en souffre pas toujours. On peut même aimer son mal. Sa perfidie est de se rendre acceptable, souhaitable, et de fabriquer ses militants. Le maître qui punissait l'élève patoisant avait lui-même subi le châtiment infamant du "signal". Il s'en vengeait inconsciemment et d'autant plus sauvagement. Le torturé consentant fait toujours un excellent bourreau. Les patois ont été éradiqués par l'école française avec la collaboration active des familles. "Maître, apprenez le français au petit, qu'il ne soit pas une bête comme moi." Tout le monde était d'accord, il n'y a donc pas eu de coupable.
Mais il faut savoir où ça allait de si bon train. Il ne s'agit pas que de la guerre faite à une langue. Il s'agit de la culture tordue. A la culture riche et profonde du lieu et de l'habitant, qui avait ses limites géographiques, était habitée de superstitions et de préjugés – qui le nierait ? – on substituait, non l'élargissement, comme on le prétendait, mais la clôture. Encore et toujours l'Etat, plus large que le village ou la région, mais beaucoup plus fermé qu'eux. Et fermé pour un décentrement. La culture offerte au petit Basque ou au petit Breton, en bonne structure pilier de la francité, s'arrête à des frontières et les tire vers Paris. C'est ce va-et-vient qu'il faut prendre pour du naturel. Ça marche. Mon maçon, qui est niçois, me dit : "Non, je ne connais pas Vintimille. Je veux d'abord connaître mon pays. Cet été je vais à Paris ou en Alsace." Ça marche au pas cadencé. C'est ainsi que l'école du peuple est devenue l'école du soldat, et qu'entre 1914 et 1918, dans le village rouergat, on est passé de la salle de classe au monument aux morts. On n'avait qu'à vieillir de quinze ans et traverser la place. J'accuse le système national d'avoir transformé nos instituteurs en agents recruteurs. Je désigne donc un coupable. Celui qui ment en devise républicaine à trois termes sur le fronton de l'école et se dresse en gallinacé ridicule sur la stèle patriotique.
Tout le monde ne meurt pas. Certains deviennent gendarmes, douaniers, fonctionnaires des Finances, comme mon père. L'école de l'aliénation sert à fournir l'Etat de ses séides. Mon instituteur de village caussenard se félicitait d'avoir extrait de sa classe, qui sentait le fumier de brebis, autant d'employés de l'Etat qu'il avait d'élèves. Il en avait même tiré un général. Avec, on le comprend, la bénédiction des familles, qui d'ailleurs ont disparu par la suite : le village est vide.
C'est là que je veux attraper, sur l'envol national, l'aliénation à son point culminant de réussite. Simone Weil l'a dit avant moi. L'aliénation des peuples soumis au conquérant ne lui apporte pas que des serviteurs. Elle lui donne aussi ses maîtres. Ainsi les minoritaires font dégénérer en tyrannie le pouvoir des majoritaires. Bien des dictateurs ont une tare d'origine. Franco était galicien. Staline était géorgien. Tito était croate. Hitler n'était pas un vrai Allemand. Les empereurs romains furent souvent des provinciaux. Et Napoléon ?
Saluons le triomphe de la France. Elle a réussi à prendre au lacet tricolore le fils d'un Corse qui combattait contre elle à Ponte-Novo, patriote comme lui dans sa jeunesse, et traître plus que lui quand lui vint la raison. A en faire un petit caporal sous son uniforme. Mais le Corse qui n'a jamais très bien parlé français, est monté en grade. Il a tordu le cou à la République qui l'avait promu, et réinventé, au bout de la Révolution, l'Ancien Régime en Empire, entraînant dans cette belle aventure l'Europe au massacre. Il dort, cendres aux Invalides. La patrie qu'il a soumise vient, pieuse, se recueillir devant son urne. La France a élevé la névrose diglossique jusqu'au "complexe de Bonaparte". Où mène l'aliénation ? Au fait, Le Pen n'est-il pas Breton ? »

5 commentaires:

manjacostel a dit…

Una fòrta analisi de l'alienacion de l'esclau e del mestre (que l'aviai pas jamai legida). Que R Lafont devia pas se far que d'amics e que compreni pas, per de qué , I Roqueta ( que dèu aver a quicòm pròche la meteissa analisi) diguèt (darrièr Gai Saber) que R lafont s'imaginèt pas un avenir occitan defòra França, subretot que R Lafont denoncia la devisa "messorguièra" de la républica e qu'accusa los regents d'èstre venguts agents recrutors , pels masèls de 14 18 , e que van passar ,los escolans de la classa comunala , a la stèla dels monuments als mòrts...
Aquò's una denoncia violenta , autra que la que se legis de costuma...

Sabi pas ont trobètz tot aquò...
òsca...

Patricia a dit…

Mercé, pense çò mème quand vese las vòstras conéissenças istoricas... I Roqueta es mai radical que Lafònt, non ? Lafònt vesiá mai quicòm amb los Catalans dins l'encastre de l'Europa, me sembla.

Patricia a dit…

Lo vos cal legir, aquel libre de Lafònt. Ieu l'ai tombat dins un dimenge.

Patricia a dit…

Es a cò de Vent Terral (de monde a sosténer). Jòrdi Blanc lo vendiá a Carcassona.

Anonyme a dit…

Il semble que vous soyez un expert dans ce domaine, vos remarques sont tres interessantes, merci.

- Daniel